• Les sirènes sont des créatures hybrides, mythiques et folkloriques. Elles sont des chimères, tantôt mi-femmes mi-oiseaux, tantôt mi-femmes mi-poissons, mais dans les deux cas rattachées au milieu aquatique.

    sirène ailéeDans la mythologie grecque, les sirènes étaient des créatures qui symbolisent les âmes des morts, ayant des ailes et un demi corps d'oiseau, elles possédaient une voix et un chant si mélodieux, au point de pouvoir charmer et ensorceler les hommes, afin de les entraîner vers une vaste prairie et les dévorer. Ces chanteuses marines de prophéties étaient les filles d'Achéloos, le dieu-fleuve, et de Melpomène, la muse du chant. Elles gardaient l'entrée du détroit de Messine en Sicile, où elle guettaient les navires. Selon les oracles, si elles laissaient en échapper un, elles devaient se précipiter dans la mer et disparaître à jamais.

    Leur première défaite fut le jour de leur rencontre avec les Argonautes. En quête de la toison d'or, ceux-ci, commandés par Jason et accompagné par Orphée, passèrent devant l'île des sirènes, il résistèrent à leur chant et furent sauvés par les légendaires chant et lyre d'Orphée, fils de Calliope, muse de la poésie héroïque et de l'éloquence. Capable même d'ensorceler Hadès, dieu des Enfers, Orphée séduisit les sirènes, celles-ci, vaincues, disparurent. Quant à Leur seconde défaite, elle se passa contre Ulysse. Ce héros grec, connu par sa ruse, fut mis en garde, par la magicienne Circé, contre les dangers de la route, elle l'avertit à propos des sirènes :

    « Tu arriveras d'abord chez les Sirènes, dont la voix charme tout homme qui vient vers elles. Si quelqu'un les approche sans être averti et les entend, jamais sa femme et ses petits enfants ne se réunissent près de lui et ne fêtent son retour ; le chant harmonieux des Sirènes le captive. Elles résident dans une prairie, et tout alentour le rivage est rempli des ossements de corps qui se décomposent ; sur les os la peau se dessèche. Passe sans t'arrêter ; pétris de la cire douce comme le miel et bouche les oreilles de tes compagnons, pour qu'aucun d'eux ne puisse entendre. Toi-même, écoute, si tu veux ; mais que sur ton vaisseau rapide on te lie les mains et les pieds, debout au pied du mat, que l'on t'y attache par des cordes, afin que tu goutes le plaisir d'entendre la- voix des Sirènes. Et, si tu pries et presses tes gens de te délier, qu'ils te serrent de liens encore plus nombreux[1]. »

    En les apercevant sur un îlot rocheux, Ulysse arriva facilement à les reconnaître, du fait de leurs corps hybrides, complètement bizarres à ses yeux, mi-femmes mi oiseaux. À l'approche du navire, elle se mirent à chanter :

    « Allons, viens ici, Ulysse, tant vante, gloire illustre des Achéens ; arrête ton vaisseau, pour écouter notre voix. Jamais nul encore ne vint par ici sur un vaisseau noir, sans avoir entendu la voix aux doux sons qui sort de nos lèvres ; on s'en va charme et plus savant ; car nous savons tout ce que dans la vaste Troade souffrirent Argiens et Troyens par la volonté des dieux, et nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière[2]. »

    Ulysse ne pouvait guère résister à la douceur de ces paroles, cependant il a suivi le conseil de Circé, en s'attachant au mât de son navire, en donnant l'ordre de ne point le libérer et en bouchant les oreilles de ses compagnons avec de la cire.

    sirène et ulysse

    Les sirènes, n'ayant pu arrêter le navire d'Ulysse et charmer les marins, se précipitèrent dans la mer et disparurent éternellement, et depuis ce lieu fut appelé de leur nom, Sirénide. Tzvetan Todorov écrit, dans Poétique de la prose :

    « Le chant des sirènes est cette poésie qui doit disparaître pour qu’il y ait vie, et cette réalité qui doit mourir pour que naisse la littérature. Le chant des sirènes doit s’arrêter pour qu’un chant sur les sirènes puisse apparaître. Si Ulysse n’avait pas échappé aux sirènes, s’il avait péri à côté de leur rocher, nous n’aurions pas connu leur chant ; tous ceux qui l’avaient entendu, en étaient morts et ne pouvaient pas le retransmettre. Ulysse, en privant les sirènes de vie, leur a donné, par l’intermédiaire d’Homère, l’immortalité[3]. »

    Et c'est justement cette retransmission et cette immortalité qui ont donné à ces monstres malfaisants de la mer une autre image, un autre corps. Le contact des récits de sirènes avec d'autres cultures, notamment la culture nordique, dont le folklore est si riche en créatures fantastiques et merveilleuses, ainsi que l'avènement de l'ère chrétienne ont fait subir à la sirène quelques mutations : ce qui était « oiseau » en elle est devenu « poisson », elle ne vit plus sur une île, entourée d'eau, mais plutôt sous sa surface, dans un univers où l'homme ne pouvait trouver que la mort.

    « La surface de l’eau est devenue frontière. Le désir de rencontre, venant de l’homme, ne peut qu’être mortel. Si c’est la sirène qui surgit, elle est presque automatiquement déstabilisatrice : car elle est l’autre absolu, venu d’un autre monde, incompatible. Mais surtout la sirène (et ses cousines germaines, les Nymphes, Lorelei et Ondines) est devenue résolument belle. Elle est certes toujours fatale. Mais la beauté fatale est désormais une beauté plastique. Dépossédée de son chant, la sirène est devenue objet de contemplation[4]. »

    De nos jours, la figure de la sirène est présente presque dans toutes les formes artistiques, mais cette créature ne compte plus désormais sur son chant pour dominer la scène, mais plutôt sur sa beauté, son regard et tout ce qui est visible en elle, car aujourd'hui, le son a laissé place à la vision, ce qui était oral est devenu écrit, « le texte et l’œil l’emportent sur la musique et l’oreille[5] ».

    Le 23 octobre 1917, Kafka écrit une nouvelle d'une page. Intitulée Le silence des sirène, elle est une réécriture du passage de l'Odyssée d'Homère dans lequel Ulysse affronte les sirènes. Cependant, Kafka modifie l'action et transforme ce héros grec en homme dangereux, infantile, arrogant et néfaste. Au lieu d'écouter le chant des sirènes, cet Ulysse a préféré se boucher les oreilles avec de la cire pour se préserver.

    « Or, les Sirènes possèdent une arme plus terrible encore que leur chant, et c’est leur silence. Il est peut-être concevable, quoique cela ne soit pas arrivé, que quelqu’un ait pu échapper à leur chant, mais sûrement pas à leur silence […] Et de fait quand Ulysse arriva, les puissantes Sirènes cessèrent de chanter, soit qu’elles crussent que le silence seul pouvait encore venir à bout d’un pareil adversaire, soit que la vue de la félicité peinte sur le visage d’Ulysse (qui ne pensait à rien d’autre qu’à la cire et aux chaînes) leur fit oublier tout leur chant[6]. »

    L'arme des sirènes n'est plus celle que la mythologie grecque  leur a attribué. La réécriture moderne du mythe a fait du silence leur arme absolue, Maurice Blanchot l’a affirmé dans Le Livre à venir : « le chant énigmatique (des sirènes) est (désormais) puissant par son défaut[7] ». Le mythe a donc pris un nouveau chemin, celui de la modernité.

    En littérature, nous pouvons citer une autre manifestation de ce mythe, il s'agit ici de l'œuvre Undine geht (L'Adieu de la sirène) d'Ingeborg Bachmann, publiée en 1961. D'après Marion Dufresne, cette nouvelle, écrite sous forme d’une longue plainte adressée aux hommes, reprend la thématique de l’impossible relation amoureuse entre Hans, représentant du genre humain et Undine ­, allégorie aux visages multiples, projection des désirs secrets de l’homme, symbole d’une existence utopique.

    A suivre ...

     


    [1] HOMÈRE, L'Odyssée, Paris, Garnier Frères, p. 176.

    [2] Ibid. p. 180.

    [3] TODOROV, Tzvetan, Poétique de la prose, Paris, Éditions du Seuil, 1971, p. 71.

    [4] RÉTIF, Françoise, « Cette beauté qui tue. Le beau et le mythe des sirènes », Germanica, N° 37, 2005, pp. 79-87.

    [5] Ibid.

    [6] KAFKA, Franz, Le silence des Sirènes, 1917.

    [7] RÉTIF, Françoise, Op.cit.


  • MYTHE ET CULTURE : 

    Les mythes « sont à la base de nos différentes cultures, qu'ils rattachent à un fond commun universel. Les étudier permet d'entrer en dialogue avec soi-même et avec les autres hommes ».

    superman 01Le mythe a pris cette appellation notionnelle qu'après l'intérêt qui lui ont porté les réflexions philosophiques, puisque, avant cela, il était considéré comme une croyance à part entière. L'homme croit d'abord à l'élémentaire, c'est-à-dire à ce qu'il peut voir, par exemple à l'eau, la terre, le feu, etc. Ensuite, de ce qu'il voit, l'homme croit à ce qu'il ne peut voir, ce qui n'est pas physique, ce qu'il ne peut pas toucher, cela peut être un sentiment, comme l'amitié, ou bien une force plus supérieure qui explique l'existence en elle-même, comme la présence d'une divinité.

    La croyance est une prise de position qui justifie la véracité d'une proposition, elle peut venir d'un certain nombre d'événements qui se produisent dans notre vie et auxquels nous adhérons. La croyance est aussi une opinion, puisque chacun possède le droit de se faire des opinions sur ces mêmes événements et cela permet à la croyance de toujours rester en mouvement. Cette liberté de prise de position, d'adhésion, d'opinion et ce mouvement continu de la croyance la rendent  culturelle. Ainsi, le mythe en tant que croyance est, en quelque sorte, la première brique qui a permis de construire l'édifice de la culture, et quand il change d'un endroit à un autre, la culture le fait également. 

    Selon Melville J. Herskovits, la culture s'apprend, elle permet à l'homme de s'adapter à son milieu naturel et elle varie beaucoup, elle se manifeste dans des institutions, des formes de pensée et des objets matériels. Il propose une des meilleures définitions de la culture, quoique déjà citée par Edward Burnett Tylor, qui la définit comme « un tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l'art, la morale, les lois, les coutumes et toutes autres dispositions et habitudes acquises par l'homme en tant que membre d'une société ».

    Herskovits définit brièvement ce concept en ajoutant que « la culture est ce qui dans le milieu est dû à l'homme ». Cela sous-entend que la vie de l'homme se poursuit dans un cadre double : l'habitat naturel et le milieu social. Cette définition explique que la culture est plus qu'un phénomène biologique. Elle inclut tous les éléments dans le caractère de l'homme adulte qu'il a consciemment appris de son groupe et sur un plan quelque peu différent, par un processus de conditionnement : techniques, institutions sociales ou autres, croyances, modes de conduite déterminés, etc.

    La culture est universelle en tant qu'acquisition humaine, mais chacune de ses manifestations locales ou régionales peut être considérée comme unique. Vu que l'homme est souvent défini comme un « animal créateur de culture », donc on reconnaît l'universalité de la culture. Elle est un attribut de tous les êtres humains quels que soient les lieux où ils vivent et leurs façons de vivre. La culture est donc stable, mais elle est aussi dynamique et manifeste des changements continus et constants. Les seules cultures entièrement statiques sont celles qui sont mortes.

    La culture est une sorte de « melting pot », puisqu'elle est un ensemble d'influences, d'échanges et d'emprunts culturels, nous recevons beaucoup des autres cultures, par exemple le riz et les pâtes de la Chine, les épices de l’Inde, les tapis de Turquie, le tabac d’Amérique du Sud, le hamburger des Etats-Unis, Hollywood et Bollywood sur nos télévisions, les voitures coréennes, les téléphones portables japonais, les philosophies et modes de vie qui se mélangent, comme l’American way of life avec la culture new age, la pensée spirituelle orientale avec le végétarisme, etc.

    La culture remplit, et dans une large mesure détermine, le cours de nos vies, mais s'impose rarement à notre pensée consciente. La question philosophique qui se pose ici est celle de savoir si la culture est une fonction de la mentalité humaine ou si elle existe en soi et par soi. La réponse à cette question repose sur le fait que la culture, étant « extrahumaine », « super-organique », échappe au contrôle de l'homme et opère dans les limites de ses propres lois. Donc « toute culture dépasse ce qu'un individu peut saisir ou manipuler ».

     

    ***

    Note : Dans les quatre cours de ce module, les références des citations manquent, je les ajouterai prochainement.

     

     


  • Je vous conseille la lecture de ce livre :

     

    Les 100 mythes de la culture généraleLe mythe est un outil puissant : là où la raison réclame du temps, de l’attention, une éducation, voire une méthode, le mythe ne demande rien ou presque. Il touche à l’imagination, joue sur la sensibilité, transmet avec simplicité et efficacité. Il est le vecteur idéal pour la propagation de ce que l’on juge universel. Il est aussi une arme redoutable aux mains des démagogues. Le mythe, de façon ambivalente, structure ainsi notre culture. De Sisyphe à Jeanne d’Arc en passant par l’Éternel retour ou bien encore la Joconde, Batman ou le Père Noël, 100 mythes d’hier et d’aujourd’hui sont analysés, auscultés pour ce qu’ils nous révèlent, et pour ce qu’ils nous dissimulent.

    Lien : PUF

     

     

     


  • SACRÉ ET MYTHE : 

     « Le mythe est un système de communication, c'est un message », Roland Barthes.

     

    1001 nuitsLe mythe n'est donc ni objet, ni concept, ni idée, il est plutôt un mode de signification, une forme. Ainsi, pour que le langage devienne mythe, il lui faut des conditions particulières, comme des limites historiques, des conditions d’emploi, un environnement social précis, etc.

    Comme nous l'avons déjà vu, la parole doit être consacrée pour qu'elle soit sacrée, et c'est exactement cette parole sacrée qui est l'outil par lequel le mythe se raconte. D'ailleurs le mythe signifie « parole » ou « récit » en grec, il est cette parole, à la différence des contes, reconnue pour vraie par les sociétés traditionnelles, puisqu'il transmet des vérités archétypales aux hommes, grâce à son langage poétique accessible à tous.

    Les mythes se présentent comme l'explication des questions fondamentales que se pose toute société. Ils remontent au temps primordial : « le temps des commencements ». Ils ne peuvent être transmis que par le Verbe, c'est-à-dire, de bouche à oreille, de génération à génération ; ils sont l'expression du Verbe créateur. Mythe et conte se basent sur la parole, elle est leur force :

    Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit. 

    Le conte est l'exemple idéal afin de mieux comprendre l'importance de la parole. Dans sa tradition la plus originale et la plus profonde, il consiste à remettre l'auditeur, ou le lecteur de nos jours, dans la logique de la vie à travers sa symbolique.

    Parmi les contes les plus célèbres, ceux des Mille et Une Nuits occupent une place importante. Étant des contes populaires en arabe, d'origine persane et indienne, ils commencent par le conte de Shéhérazade. Celle-ci est une femme qui, contre l'avis de tout le monde, désire épouser un roi tueur de ses femmes, chacune le matin même de ses épousailles, et cela est du à une tromperie et une humiliation causées par sa propre femme. Pour le guérir, Shéhérazade lui raconte, chaque nuit, des contes inachevés avant le lever du soleil, afin de susciter son intérêt de savoir la suite et remettre sans cesse son projet de meurtre au lendemain. De fil en aiguille, il se passe mille et une nuits. Mais finalement, Shéhérazade est à court de conte, mais durant tout ce temps, elle a eu trois enfants et explique à son mari qu'il serait dommage que ces enfants restent sans mère. Le roi lui répond alors qu'il y a longtemps qu'il avais décidé de ne pas la tuer ; puisqu'elle elle est une femme pure et fidèle. Elle avait donc réussi à le guérir et à le remettre dans la dynamique de la vie.

    Les mythes fonctionnent comme les contes, avec des images, des figures et une structure qui nous renvoient à une forme d'inconscient collectif. Ils sont à la base de nos différentes cultures, qu'ils rattachent à un fond commun universel. [...] Ils nous révèlent les fondements de la vie sous ses différentes formes, soulignant les liens entre désir et violence, entre force de vie et force de mort. Ils dévoilent les ressorts cachés de la toute-puissance et ses conséquences désastreuses. Souvent ils parlent de chute, non pas pour nous décourager mais pour nous montrer que la chute elle-même est le temps de la fécondation et de l'accession de l'homme à sa propre humanité.

    Le mythe est donc un récit, fondateur et « instaurateur » comme le qualifie Paul Ricœur. Il explique le sens des rites et des interdits, l'origine de la condition des hommes. Anonyme, collectif et tenu pour vrai, sa force le rend supérieur aux autres types de récits. Et ayant une fonction socioreligieuse, il est un intégrateur social, « le ciment du groupe, auquel il propose des normes de vie et dont il fait baigner le présent dans le sacré ».

     

     


  • La parole dans les sociétés orales

    sociétés orales

    Parole ordinaire / parole sacrée

    La parole dans les sociétés orales est sacrée. Cela nous renvoie à la notion biblique de " verbe ", fondement de toutes les civilisations : " Au commencement était le verbe ". C’est un mode de communication très sérieux et important dans la vie tribale quotidienne. On distingue deux types de parole : la parole ordinaire et la parole sacrée. Parole ordinaire ne veut pas dire parole simple. Au contraire, elle est très élaborée : images verbales, métaphores, citations de proverbes, aphorismes, images sonores ... François N’SOUDAN dans son essai sur le peuple eYe du Sud-Togo fait lui aussi cette même observation : " Dans la société eYe, la parole ne se trouve pas réduite à l’état de moyen, c’est un système de codes oraux très complexes. ". Il existe dans la vie de tous les jours un art de la conversation et les bons " parleurs " ont une réputation qui va au-delà des frontières de son village. La parole rituelle et sacrée est un mode formalisé de la parole courante. Elle se caractérise par une prosodie spéciale, une forme archaïque ou une langue secrète (la langue des initiés). Cette parole joue un grand rôle dans la sphère politique, religieuse et mystique. La parole est la " trame du monde " et un usage déconsidéré peut entraîner des troubles graves. Le caractère sacré de la parole se retrouve dans des pratiques qui peuvent paraître anodines mais qui sont en réalité remplies de sens. Fumer une pipe, mastiquer des noix de cola ou se servir de cure-dent associés à la macération de la substance végétale dans la bouche auraient chez les eYe des effets sur la parole. La manipulation de la parole est très délicate. Pour qu’elle conserve son " pouvoir magique ", il faut respecter certaines règles et interdits.

    Règles et interdits

    Les interdits verbaux peuvent concerner le lieu et le moment : on ne doit pas proférer certaines paroles le jour ou à telle période de l’année. Ils peuvent également être relatifs au vocabulaire, au sexe de celui qui parle, à son âge... D’un point de vue plus linguistique, ils peuvent concerner le débit de parole, la prononciation. Par exemple, il est interdit (comme dans la plupart des sociétés) de désigner directement la fonction excrétive, d’évoquer un animal dangereux (surtout le serpent) ou d’évoquer un événement pénible comme la mort de peur qu’il ne se réalise. L’interdit peut être de prononcer le nom des personnes comme l’explique Pierre ALEXANDRE Car prononcer le nom de quelqu’un, " c’est s’assurer une emprise magique sur lui ". Dans les sociétés orales, on apprend à bien parler, mais avant tout on apprend quand parler et quand se taire. Car comme le dit un proverbe swahili : " Parler est bon, se taire est bon " . C’est particulièrement au moment où sa sexualité se développe que l’enfant apprend ce qu’il peut dire et surtout à qui. Catherine KERBRAT-ORECCHIONI dans le tome III des Interactions verbales réserve un chapitre à " la place de la parole dans le fonctionnement de la société ". Elle distingue les " peuples volubiles " dont nous faisons partie et " où le silence est perçu comme menaçant [...] où l’ensemble de la vie sociale est médiatisée par le langage, et où le pouvoir repose en grande partie sur le don de la parole " et les " peuples faiblement communicatifs " où le silence est valorisé car possédant des " vertus interlocutives supérieures ". C’est le cas des Lapons ou des Finlandais. Les sociétés orales africaines seraient donc au carrefour de ces deux peuples puisque " le crédit qu’elle concède au silence et au secret résulte en partie de la nécessité de se prémunir contre cet aspect négatif du verbe " . On retrouve cette idée dans un article de Geneviève Calame Griaule : " le conteur traditionnel ; style et répertoire " in La revue du livre pour enfants n°181/182. " Traditionnellement, l’échange est interdit entre parents et enfants de sexe opposé à partir du moment où ceux-ci deviennent nubiles : il en est de même pour les frères et sœurs et aussi pour le gendre et les beaux-parents. Les Dogons [...] disent que ce serait une sorte d’inceste symbolique ". Ces interdits et ces règles soulignent bien l’importance et le poids de la parole qui est à manier avec beaucoup de précautions.

    Parole et action

    La Parole n’est pas à prendre " à la légère ", elle n’est pas seulement mot, son, elle est aussi et avant tout action. John Austin dans How to do things with words en 1962, expose sa théorie sur les énoncés performatifs. D’après lui, certaines expressions font office à elles seules d’actes. Les expressions " je te baptise " ou " je vous marie " sont des actes. Le seul fait de les prononcer réalise l’action. Dire " je vous marie " rend les deux fiancés mari et femme devant Dieu. Ces énoncés performatifs sont assez rares. En revanche, Austin insiste sur la force illocutoire de la parole selon laquelle en prononçant un énoncé, on lui attribue une force ou une valeur. Nous pensons que la Parole dans les sociétés orales si elle n’agit pas tout à fait comme des énoncés performatifs a une très grande valeur illocutoire. A ce sujet, N’SOUDAN dit du peuple eYe que : " La parole n’est pas un mode passif de communication mais un mode d’action par excellence. Parler, c’est d’abord agir. La parole se livre comme une arme redoutable et on l’utilise ; il en est ainsi des débats tant publics que privés. " La force et le pouvoir sont très présents avec cette image d’arme et de combat. Chez les eYe, ce combat ou joute verbale est appelé Halo et réunit deux communautés en conflit qui se livrent une guerre verbale. Le but de ces combats est de ridiculiser l’adversaire par la parole. Ces joutes réduisent les tensions et évitent le recours aux vraies armes. La parole a ici une valeur de catharsis. Tuer par les mots n’est pas vraiment tuer, ce n’est que perpétrer une mort symbolique. Par ailleurs, tout en réduisant les tensions, la parole soude le peuple.

    Parole et unité culturelle

    La langue est empreinte du passé et de l’histoire d’un peuple. On peut déterminer grâce aux emprunts les populations qui sont entrées en contact avec un peuple donné. Ce passé commun crée la conscience dans le présent d’appartenir à un même groupe social avec une pensée et une manière d’agir communes. La langue est une des conditions d’appartenance à un groupe. Est étranger au groupe celui qui ne parle pas la langue ou qui la parle mal. En France, l’unification de l’Etat s’est faite tout d’abord par la langue avec la doctrine jacobine : " une langue, une nation ". Chez les eYe, c’est l’élément fondamental d’unité : tous les peuples eYe s’expriment en eYegbe avec quelques variantes dialectales. La parole a valeur d’intégration sociale. Elle est publique et orale, ce qui exclut toute notion d’anonymat. Celui qui parle s’implique dans ce qu’il dit et implique aussi le groupe auquel il appartient. La parole est collective, elle est l’expression de la réalité sociale.

    Parole et savoir

    La parole dans les sociétés orales a également une valeur éducative. L’éducation quotidienne passe par les contes et les proverbes, leçons de choses à fin moralisatrice. C’est aussi la parole de l’initiation qui fait de l’enfant un homme. La parole véhicule les valeurs traditionnelles de la société. Elle communique les connaissances techniques et ethniques. Elle est aussi le véhicule des valeurs religieuses. Elle facilite l’intégration des novices dans une nouvelle société religieuse et leur donne une culture spécialisée. Elle les fait membres d’un groupe. Mais si elle est pédagogique, la parole est aussi une marque de connaissance et de sagesse. C’est pourquoi les chefs et les notables doivent exceller dans l’art de parler. Par leur élocution originale et articulée, ils représentent la norme de la société. Chez les eYe, comme dans de nombreuses sociétés, bien parler c’est faire preuve de culture.

    Parole et gestes

    La parole dans le sens métonymique de communication et pas uniquement de production orale n’existe pas que dans les mots mais également dans la musique, la danse, l’expression du corps, dans les gestes. " Mais tout est parole chez nous. Si quelqu’un lève la main c’est une parole, et il en va de même pour la musique, le chant et la danse qui ne rythme pas seulement le conte mais toute la vie ! " Gabriel KINSA, La croix La kinésique, production des gestes, est liée à la production de la parole. Et tout comme la parole, elle connaît des interdits. Certains gestes sont rejetés comme montrer du doigt par exemple. Dans certaines circonstances, le geste se substitue à la parole. Dans le sud Cameroun, les chiffres ne doivent pas être prononcés. Ils sont remplacés par une onomatopée et le geste représentant le chiffre. Dans la plupart des cas, le geste aide à formuler la pensée. Les gestes se font de la main droite, ceux de la main gauche étant considérés comme impolis. Dans certaines sociétés, le geste étant un auxiliaire à la communication, celui qui parle sans aucun geste est considéré comme très intelligent. Au contraire, quelqu’un qui parle avec beaucoup de gestes est " léger ". Peut également être considérée comme un geste la posture du corps, " vraie parole ". Pour Zahan, " la parole que l’on parle assis, c’est la parole de la vérité ; la parole que l’on parle en se promenant, c’est une supposition, la parole que l’on parle couché, c’est une confidence. " De même dans certaines sociétés, on se dispute debout mais on se réconcilie assis.

    La parole et la tradition

    La parole est résolument traditionnelle puisqu’elle prend ses racines dans l’histoire profonde de la société. Mais elle est aussi tournée vers le futur puisqu’elle tend à transmettre ce patrimoine culturel. La parole est dualiste, elle existe dans une double perspective : l’échange immédiat et la tradition, conserver et évoluer. Elle affiche donc les même objectifs que l’écrit dans nos sociétés, conserver et transmettre. Mais le code écrit est-il vraiment absent de ces sociétés orales ?

     

    Source : www.contesafricains.com

    A lire aussi : La littérature orale

                       Le statut de la parole

     

     






    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires