• Qu'est-ce que la sosiété ?

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    Qu'est ce qui fait une société ?
    Maurice Godelier

    Pour faire une société, ni la parenté ni les liens de production et d’échange de biens ne sont suffisants. Il faut surtout que des croyances religieuses et des rituels qui les mettent en actes viennent légitimer sa souveraineté et assurer sa reproduction.

    Partout dans le monde, les humains vivent au sein d’ensembles sociaux qui leur confèrent une identité globale. En général un ensemble de ce genre est connu par un nom : Athéniens, Spartiates, Français, Turcs, Baruya, Ouzbeks, etc. Quelles que soient leur échelle et leur forme politique (chefferies, tribus, cités, royaumes, Etats-nations), ces entités sociales globales exercent une certaine souveraineté sur un territoire. Quels sont les rapports sociaux (religieux, politiques, économiques) ayant la capacité d’unir en un tout qui les englobe et de conférer une identité globale à un ensemble d’individus qui, de ce fait, forment une société ?

    A cette question, différentes réponses ont été apportées par des philosophes et des scientifiques. Dès l’Antiquité, Aristote (384-322 av. J.-C.) et Confucius (v. 551-v. 479 av. J.-C.) ont, chacun de son côté, affirmé que la famille et les relations de parenté constituaient le fondement des sociétés. Cette thèse est devenue, à la fin du xixe siècle, une théorie scientifique qui paraissait particulièrement correspondre à la nature des sociétés dites « primitives ». Sans Etat, sans castes ni classes, on jugea qu’elles ne pouvaient reposer que sur la parenté : clans, lignages et relations d’alliance.

    Pour Karl Marx et ceux qui le suivent, en revanche, ce sont les rapports sociaux et matériels de production et la redistribution au sein d’une société des conditions matérielles d’existence qui sont à la source des autres rapports sociaux, politiques, religieux, et même de la parenté.

    Une société fondée sur la parenté ?

    Divers modes de production, esclavagiste, féodal, capitaliste, seraient les bases sur lesquelles s’édifieraient diverses sortes de superstructures attachées à ces bases par des lois de correspondance structurale. Pour les économistes classiques, l’économie capitaliste serait capable, à condition que l’on débarrasse les sociétés de toutes les institutions et coutumes qui entravent le libre jeu du marché, de répartir de façon optimale les biens et services et d’assurer ainsi un développement harmonieux et durable des sociétés.

    Que valent ces propositions ? Pour les soumettre à l’examen, je les confronterai à mon expérience d’anthropologue. Durant sept ans, j’ai visité et étudié les Baruya, qui vivent dans les montagnes de la Nouvelle-Guinée. J’y arrivais en 1966, quelques années après les premiers contacts avec les Blancs, et je constatai qu’on ne trouvait chez eux ni castes, ni classes sociales, mais seulement des clans et des lignages qui partageaient le territoire de la tribu. J’en conclus alors que j’avais affaire évidemment à une société fondée sur la parenté. Mais peu à peu j’allais buter sur un ensemble de faits contraires à cette évidence. D’abord le fait que la société des Baruya n’existait pas deux siècles auparavant : elle s’était formée sans doute vers la fin du xviiie siècle. Sur les quinze clans conformant la tribu Baruya, huit descendaient de clans qui, plusieurs siècles auparavant appartenaient à une autre tribu, les Yoyué, vivant à plusieurs jours de distance. A la suite d’un conflit violent au sein des Yoyué, une partie des membres de ces huit clans fut massacrée et les rescapés trouvèrent refuge chez les Andjé, une autre tribu, dont l’un des clans, les Ndélié, leur accorda sa protection et leur attribua des terres. Au bout de quelques générations, les descendants des réfugiés se concertèrent avec leurs hôtes, les Ndélié, pour attaquer les autres clans Andjé. Les Andjé s’enfuirent, abandonnant une partie de leur territoire à leurs agresseurs. C’est alors qu’une nouvelle société vit le jour, réunissant les huit clans Yoyué, les Ndélié et, plus tard, six autres clans autochtones soumis ou ralliés à leur cause. La tribu se donna un « grand nom », celui de Baruya, du nom d’un des clans des réfugiés qui possédait des objets et des formules rituels destinés à initier les hommes, à en faire des guerriers aptes à gouverner leur société.

    Un réseau de liens de dépendance réciproques.

    Quel fut le rôle de la parenté dans la formation et la reproduction des liens unissant cette nouvelle tribu ? Chez les Baruya, le principe de descendance est patrilinéaire. Tous ceux, hommes et femmes, qui descendent par les hommes d’un même ancêtre fondateur appartiennent à un même clan et selon la position de leurs ancêtres, aînés ou cadets, ils forment des lignages différents. Ceux-ci comprennent plusieurs familles. Ni les familles, ni les lignages, ni les clans ne s’autoreproduisent : les mariages se font avec d’autres familles, appartenant à d’autres clans. Ce principe est complété par un autre dont l’application pourrait a priori sembler être capable de lier tous les clans entre eux. C’est l’interdiction pour deux frères de se marier dans le même clan, ainsi que d’épouser une femme du lignage du clan dont est issue leur mère, bref de reproduire l’alliance qu’avait faite leur père. Du fait de ces principes, chaque lignage est poussé à multiplier et diversifier ses alliances. Celles-ci sont la raison d’être de multiples échanges réciproques de biens et de services entre les lignages alliés, échanges qui se poursuivent pendant plusieurs générations. On pourrait donc penser que ce réseau de liens de dépendance réciproques suffit à faire exister les Baruya comme un tout social.

    Or ce n’est pas le cas pour deux raisons. D’une part, à aucun moment de son existence, un lignage Baruya n’est allié à tous les autres mais seulement à un nombre limité d’entre eux, et ceci même si l’on additionne toutes les alliances qu’il a nouées sur plusieurs générations. De sorte que les rapports de parenté, de consanguinité et d’alliance, ne constituent pas pour les Baruya une base commune, liant entre eux tous les clans et toutes les familles. Comme d’autre part, pour des raisons politiques ou économiques, les Baruya échangent de temps en temps des femmes avec des tribus voisines et amies, leurs liens de parenté débordent les frontières de leur société. Exit donc la famille et les rapports de parenté comme fondement de la société baruya. Voyons maintenant ce qu’il en est de l’économie des Baruya. Familles, lignages et clans possèdent en commun des fractions de territoire où ils cultivent des jardins et chassent. Avant l’arrivée des Européens, chaque lignage produisait la plus grande partie des ressources nécessaires à son existence sociale, par ses propres forces et avec l’aide de ses alliés. Par ailleurs, les Baruya étaient réputés dans la région pour leur production de barres de sel qu’ils échangeaient avec un certain nombre de tribus plus ou moins proches contre des outils de pierre, des armes, des parures de plume, bref, des moyens de production ou de destruction, mais aussi des moyens de reproduction sociale (les parures rituelles). A l’intérieur de la tribu, le sel circulait sous forme de dons. A l’extérieur, il circulait comme une marchandise faisant en même temps office de monnaie. L’économie des Baruya n’était donc pas autarcique et s’insérait dans un réseau régional comprenant une dizaine de tribus. Des rapports entre global et local existaient là comme partout mais n’avaient évidemment pas la même échelle que ceux qui règnent aujourd’hui dans un monde à l’économie « globalisée ». On voit donc que les rapports sociaux qui permettaient aux Baruya de produire leurs conditions matérielles d’existence ne les rendaient pas tous interdépendants. Chaque lignage, nous l’avons vu, coopérait avec quelques autres. Les activités économiques créaient donc une dépendance limitée entre ces lignages associés, mais celle-ci ne pouvait jamais s’étendre à la société tout entière et de plus cette dépendance existait aussi vers l’extérieur. On peut en conclure que, pas plus que les rapports de parenté, les rapports économiques entre les Baruya n’étaient capables de les lier en un seul grand tout.

    Sur quelles bases les Baruya ont-ils donc formé une société ? Pour répondre à cette question, il faut évoquer plusieurs faits. D’abord, tous les trois ou quatre ans, tous les lignages et tous les villages se mobilisaient pendant plusieurs mois pour produire tout ce qui était matériellement nécessaire à l’initiation des garçons et recevoir dignement les centaines de visiteurs des tribus voisines, amies ou ennemies. A la différence du surplus de sel échangé par chaque lignage pour satisfaire ses besoins, ce surplus de travail et de produits était, lui, destiné à reproduire la tribu dans son ensemble, toute guerre cessante.

    Le rôle de la « grande maison ».

    L’initiation masculine avait pour objectif de fabriquer des guerriers et des chamanes, capables de défendre la société baruya contre les forces qui la menacent, tribus voisines ou puissances spirituelles hostiles. Celle des filles, d’en faire des femmes dures au travail et des mères fécondes. Ces initiations gouvernaient des rapports sociaux qu’en Occident, aujourd’hui, on appelle politico-religieux. Ils légitimaient la place dominante des hommes et le monopole qu’ils exerçaient sur le commerce avec les dieux et les esprits de la nature. Leur symbole est la Tsimia, la grande maison où se tiennent les rites, à l’abri du regard des femmes et sous la protection du Soleil considéré comme le « Père » de tous les Baruya. La Tsimia est appelée le « corps » de la tribu dont chaque poteau représente un jeune initié. Le maître des cérémonies appartient au clan des Baruya, celui qui a donné son nom à la tribu tout entière. Ce clan détient les objets sacrés et les formules reçues du Soleil par leur ancêtre mythique, et qui permettent d’initier les guerriers. Par contre les maîtres des initiations ne vont pas combattre sur le champ de la bataille, car leur savoir est si précieux que s’ils mourraient sans avoir transmis ce savoir, la tribu serait condamnée à disparaître. L’unité de la société baruya repose donc sur le partage d’un ensemble de représentations religieuses et sur l’organisation du pouvoir qui en découle. Comme dans la plupart des sociétés, c’est un noyau de « représentations imaginaires » qui soutient les rapports politiques garantissant son unité. Et ces représentations imaginaires, produits de la pensée, sont transformées en réalités visibles, concrètes et donc socialement efficaces par les pratiques symboliques qui témoignent à la fois de leur existence et de leur vérité, c’est-à-dire par les rites des initiations masculines et féminines auxquelles tous et toutes participent mais aussi par les initiations périodiques des chamanes qui ne concernent qu’un petit nombre d’individus, hommes et femmes.

    L’exemple des Baruya est d’autant plus démonstratif qu’ils parlent la même langue, ont la même organisation sociale et honorent les mêmes dieux que les tribus voisines, les Wantekia ou les Yuwarrounatché. Parler la même langue, suivre les mêmes traditions, avoir la même culture ne suffisent donc pas à faire une société. Les exemples de cet état de choses sont nombreux dans le monde, à commencer, en Europe, par la Tchéquie et la Slovaquie.

    Ceci permet de saisir la différence entre une « communauté » et une « société ». Un exemple permet de montrer clairement ce qui les distingue. C’est celui de la différence qui existe entre les Juifs de la diaspora et les Juifs qui vivent en Israël. Les Juifs qui vivent à Londres, à New York, à Paris ou à Amsterdam forment des communautés au sein de ces différentes sociétés et de ces Etats, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la France, les Pays-Bas, etc. On pourrait allonger la liste en mentionnant les Juifs d’Argentine, du Maroc, etc. Ces communautés juives ne constituent pas des « sociétés ». Elles coexistent avec d’autres communautés, turques, arméniennes, ukrainiennes ou autres au sein de sociétés différentes qui, à chaque fois, les englobent toutes et les soumettent au respect de leurs lois et de leur constitution, leur attribuant ou leur refusant les mêmes droits et les mêmes devoirs qu’aux membres de la société qui représentent le groupe dominant au sein de l’Etat, les Grecs orthodoxes en Grèce, les Polonais catholiques en Pologne. En revanche, les Juifs de la diaspora qui ont quitté ces pays pour aller vivre en Israël ont fait naître au Proche-Orient une société nouvelle possédant un Etat et un territoire. C’est ce que revendiquent également pour eux-mêmes les Palestiniens : un territoire et un Etat.

    Citoyens sans l’avoir demandé ni voulu.

    Cela nous éclaire également sur ce que signifie pour une société le fait d’être « colonisée ». C’est d’abord perdre sa souveraineté territoriale, et par voie de conséquence perdre son autonomie de développement économique, social et culturel. C’est ainsi que les Baruya ont perdu brutalement leur souveraineté territoriale lorsque, en 1960, une expédition militaire australienne les a « découverts » et leur a imposé la « paix blanche ». Dès lors, ils ont dû respecter les lois d’un Etat colonial dont ils ignoraient jusqu’alors l’existence. A partir de ce jour, leur culture a été subordonnée aux interventions du pouvoir anglais, puis australien. Leur religion et leurs rites ont été soumis à la critique de missionnaires européens ou américains venus de très loin les convertir au christianisme, la seule « vraie » religion.

    En décembre 1975 la Papouasie-Nouvelle-Guinée est devenue indépendante, mais les Baruya n’ont pas récupéré pour autant leur ancienne souveraineté sur leur territoire. Devenus, sans l’avoir demandé ni voulu, citoyens à la fois d’un Etat indépendant et d’une nation en formation, ils ont certes acquis de nouveaux droits et de nouveaux devoirs mais n’ont pas récupéré le droit de se faire justice eux-mêmes, d’attaquer leurs voisins et de s’emparer de leur territoire. Leur société n’a cependant pas disparu et sa population s’est même accrue, mais de société autonome qu’elle était avant l’arrivée des Européens, elle s’est transformée finalement en un « groupe tribal local » faisant partie d’un vaste groupe « ethnique », les Anga, figurant sur la liste du recensement des centaines de groupes linguistiques et ethniques existant en Papouasie-Nouvelle-Guinée. En perdant à jamais leur souveraineté sur leurs montagnes et leurs rivières mais aussi sur leurs propres personnes, les Baruya ont cessé d’être une société. Leur tribu s’est transformée en une « communauté tribale » locale soumise au pouvoir d’un Etat, une institution totalement étrangère à leur histoire et à leurs façons de penser et d’agir. Cet Etat était d’ailleurs né après la Première Guerre mondiale, de la réunion sous une seule autorité, celle de l’Australie, de deux colonies européennes, anglaise et allemande, la « British Papua » au sud, et la « Neue Guinea » au nord.

    Ni une communauté, ni une ethnie ne sont donc des sociétés, au sens où leur manque le fait d’exercer une véritable souveraineté politique. Il s’ensuit qu’il nous faut préciser notre thèse pour prévenir les contresens. Si les religions reposent sur des croyances, ces croyances à elles seules ne suffisent pas à fonder une société. A l’intérieur du politico-religieux, ce ne sont pas les rapports entre les hommes et les dieux qui ont en tant que tels la capacité d’imposer un ordre politique. Un territoire doit être conquis par la force des armes ou hérité d’ancêtres. Ses frontières doivent être connues sinon reconnues des sociétés voisines qui occupent et exploitent des espaces proches. Dans tous les cas un territoire doit être défendu par la force : force des armes, mais aussi celle des puissances invisibles que les rites qui préparent une guerre ou l’accompagnent sollicitent pour affaiblir les ennemis et soutenir les guerriers. C’est donc seulement quand certains éléments d’une religion sont mobilisés, utilisés pour établir et maintenir la souveraineté d’un ensemble de groupes sur un territoire et ses ressources que se trouve vérifiée l’hypothèse que les rapports politico-religieux ont capacité de fabriquer une société. On remarquera que le partage des mêmes croyances relevant des religions universelles, comme le christianisme, l’islam, le bouddhisme, n’empêche pas les sociétés ou les Etats qui partagent la même confession de se faire la guerre. L’histoire de l’Europe est pleine de guerres féroces entre des royaumes ou des Etats chrétiens qui, chacun à sa manière, s’est appuyé sur la même foi pour défendre son indépendance, imposer sa domination ou simplement affirmer sa légitimité.

    source : Sciences Humaines