• Mythe, culture et développement

    MCDSelon Edward Burnett Tylor, la culture est « un tout complexe qui englobe les connaissances, les croyances, l’art, la morale, la loi, la tradition et toutes autres dispositions et habitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société » (Primitive Culture, 1871).

    Simplifions : à chaque société une culture et vice versa.

    Culture particulière et société seraient-elles enfermées dans un tête-à-tête solitaire et transparent. Si oui, comment expliquer la coexistence d’expressions comme société wolof, bambara, haussa, etc. ; au regard d’autres expressions comme société sénégalaise, malienne, nigériane, etc. ? Si non, il faut piocher.

    Par exemple en prenant le problème à revers, à partir d’un point de vue global (systémique). Posons qu’il existe une culture humaine globale, laquelle fonde une notion comme « crime contre l’humanité ». Chaque culture particulière pourrait alors se définir comme l’usage spécifique qu’une société, en fonction de facteurs très complexes, fait de la culture humaine globale, laquelle peut se concevoir comme l’univers global de sens, la matrice des sens sociaux particuliers (= cultures particulières).

    L’univers global de sens est composé d’un nombre théoriquement fini de sous-ensembles, qu’il est cependant impossible de déterminer en pratique, les humains ayant la fâcheuse manie de multiplier à l’infini les points de vue à l’intérieur de l’univers global de sens. Ainsi, pourrait se comprendre l’existence de paradigmes aussi nombreux et aussi différents que les notions de culture chrétienne, musulmane, arabe, prolétarienne, occidentale, africaine, républicaine, politique, wolof, bambara, haussa, togolaise, sénégalaise, malienne, nigériane, etc.

    Finalement qu’est-ce qui fait l’unité du concept de culture ?

    Le mythe, dans une large mesure, sommes-nous tenté de dire, y compris dans les sociétés les plus développées technologiquement (1). Les humains et leurs mythes ne font qu’une seule et même chose : on ne peut imaginer un mythe sans une société particulière, ni une société inventant ce mythe. Il s’ensuit que les sociétés vivent de leurs mythes.

    Ainsi, le Pape avait souhaité la mention de l’origine chrétienne de Union européenne, mais les Européens ont préféré s’en tenir à leur mythologie : fusée Ariane, Europe, jeux olympiques, etc. ; en république islamique d’Iran aussi, la principale fête, nowrouz (nouvel an), n’est pas musulmane, mais d’origine zoroastrienne ; l’équipe nationale d’Egypte, malgré Al Azhar et les Frères musulmans, s’appelle les Pharaons, et on peut pas y couper ; pour leur défense contre l’ennemi, les Lébous du Sénégal et les Japonais attribuent le même rôle providentiel, respectivement à Mame Diaré et aux Kamikazes (vents providentiels, 13e siècle). Mais pendant la deuxième guerre mondiale, ces vents ont unilatéralement rompu le contrat de défense, les Japonais ont politiquement récupéré le mythe du kamikaze et l’ont socialisé sous la modalité de l’éthique samouraï. Le tout a été utilisé sous la forme d’avions bourrés de bombes qui frappaient avec la force et l’efficacité des vents providentiels. De même, les ouest africains ont fondé l’empire du Mali grâce à la mise en œuvre politique du mythe de Sanènè et Kòntròn, socialisé au moyen de l’éthique du donso (chasseur).

    Ces exemples tendent à asseoir l’idée que dans l’entier de la culture, l’éthique, qui semble transversale aux cultures particulières dans une large mesure, joue le rôle de convertisseur des utopies en réalités, des idées en forces matérielles. Ainsi pourrait s’expliquer l’intercompréhension minimale existant entre tous les humains, malgré la diversité des langues, des connaissances, des croyances…

    Les cultures particulières, selon des lois et des facteurs fort complexes, forment un système dont les éléments entretiennent, directement (aires culturelles contigües) ou par médiation, des relations de types divers (alliance, contradiction, influence…) qui déterminent la perception que nous avons de chaque culture particulière à une époque historique donnée, les cultures étant en perpétuelle changement. Mais si tout le monde perçoit – à des degrés divers - les bonds qualitatifs, il en va autrement des petits sauts quantitatifs dont l’accumulation est la condition de possibilité des bonds. La relation est dialectique : l’univers global de sens (culture humaine) duquel procèdent les cultures particulières est lui-même le produit de l’interaction entre celles-ci.

    L’influence d’une culture particulière peut augmenter (la preuve par l'Inde et la Chine), ou diminuer (la preuve par la Grèce et l'Egypte).

    Le mythe, qui n’est pas rien dans à cette dynamique, est un réservoir inépuisable de solutions pratiques. Le problème de l’Afrique noire, c'est qu’une peur atavique l’empêche de s’affirmer en transformant ses mythes et ses traditions en sources de solutions pratiques pour ses propres besoins, comme l’Europe, le Japon, etc. A la différence des autres en effet, nous réduisons nos mythes à des choses honteuses, ou plus souvent à des mystères stériles desquels nous tentons de tirer des techniques, les pratiques magiques, occultes ou autres, et avons la faiblesse de croire béatement à leur l’infaillibilité malgré un sort de plus en plus cruel.

    On évoquera l’absence d’unité des mythes africains. Qu’il suffise de citer un seul exemple parmi d’autres pour donner une idée de la faiblesse de ce point de vue. « Mami Wata (ou Mamy Wata ou encore Mami Watta) est une divinité aquatique dont le culte est répandu en Afrique de l'Ouest, du centre et du Sud, dans la diaspora africaine, la Caraïbe, et dans certaines régions d'Amérique du Nord et du Sud. » (Wikipédia). Au risque de blesser la foi de certains (ce n’est pas l’intention), il faut dire qu’un nombre impressionnant d’Africains pratiquent des éléments de ce culte, notamment en versant de l’eau sur le seuil des portes au réveil.

    Notre problème, c'est notre peur d'être nous-mêmes, naturellement. Or, un peuple peut se développer avec des techniques empruntées (Japon), mais plus difficilement avec des référentiels importés (Afrique) qu’on passe sa vie à décrypter parce qu’il nous est difficile voire impossible de les intégrer, de les digérer pour en faire une substance nutritive assimilable par le corps social.

    Mamadou Diakité